| Jacky
Chassé, un ami artiste, m'a dit un jour : "C'est toujours
surprenant de constater que nos pieds, nos chevilles, nos jambes sont
si mobiles, flexibles, adaptables, et que nous continuons de construire
les trottoirs plats et rectilignes." Le projet The Politics
of Geometry (La Politique de la Géométrie), qui
fait partie de l'événement Urban
Interface | Berlin, approche la géométrie urbaine comme
le champ de bataille où s'affrontent le public et le privé.
Le projet est divisé en deux sections : la première est
une connexion directe entre l'artiste et les occupants de lieux spécifiques
sur le site du projet; la seconde partie est une marche sonore à
prendre le long de Ackerstrasse, rue qui divise le site du sud au nord.
Les deux parties du projet sont documentées sur ce site web.
La première partie s'intitule Blind Lines (Lignes
Aveugles). C'est un projet de harcèlement postal. Une des caratéristiques
les plus effrayantes de la politique est son aveuglement. Les décisions
pour une nouvelle taxe, pour le site d'un dépottoir ou pour une
nouvelle station de métro, ou encore pour le trajet d'une nouvelle
autoroute, sont complètement ignorantes des sentiments humains.
Même chose pour la guerre, évidemment. Une des plus célèbres
illustrations de ce fait est le tracé du Mur de Berlijn, qui coupait
les gens de leur travail, de leur famille, ou qui coupait même l'accès
à la rue de certaines maisons, tout ça pour réaliser
une vision géométrique du monde. Bien que le Mur lui-même
ait été démoli en 1989, les caratéristiques
géométriques de la politique sont encore omniprésentes
et, comme dans une nouvelle de Kundera, chacun peut craindre —devrait
craindre— que son numéro sorte tôt ou tard du chapeau
de la loterie politique et de ses mécanismes géométriques.
Blind Lines prend en compte les cinq lieux de la carte du site où
les lignes de câdrage se croisent. Les résidences à
ces points de croisement sont identifiées, les noms et adresses
des résidents sont notés, et des cartes postales avec les
noms des occupants des cinq sites sont postées à chacun,
les prévenant qu'ils ont été choisis — qu'ils
le veuillent ou non— pour faire partie d'un projet d'art et qu'ils
sont maintenant publics. Évidement, ils l'ont toujours été
: nos noms sont un des premiers aspects publics de nos vies. Et qui attendent
d'être tirés au sort.
La seconde partie du projet est une marche sonore. Elle s'intéresse
à la géométrie urbaine d'une autre manière.
En 1961, au moment de la construction du Mur, il y avait sur Bernauerstrasse
une église nommée Versöhnungskirche (Notre-Dame de
la Réconciliation). Cette église était directement
sur le tracé prévu par les planificateurs pour le Mur. Ils
se sont résignés à faire une exception et ont créé
une petite courbe dans le Mur pour contourner l'église en question.
Avec le temps, cette entorse à la géométrie du Mur
est devenue intolérable : la géométrie a ses règles
et elles doivent être respectées. Aussi, en 1985, l'église
a été démolie à la dynamite. Mais le Mur lui-même
a été démoli en 1989 et les cloches de l'église,
qui avaient été conservées, ont été
retournées sur leur site d'origine en 1998 où elles sont
réinstallées dans la nouvelle chapelle. Bien sûr,
les cloches imposent elles aussi leur propre géométrie de
cycles et de répétitions, dans le temps plutôt que
dans l'espace, en sons plutôt qu'en pierres.
Cette second partie du projet The Politics of Geometry s'intitule Die
Glocken der Versöhnungskirche (Les Cloches de Notre-Dame
de la Réconciliation). C'est une pièce audio qui est conçue
pour être écoutée sur un lecteur mp3 portatif en marchant
sur Ackerstrasse, du sud au nord, en partant de Torstrasse et en remontant
jusqu'à Scheringstrasse, qui est clairement indiquée par
un pont métallique. La marche prend environ 25 minutes à
un bon marcheur et la pièce dure un peu plus de 35 minutes : il
y a donc amplement de temps pour s'arrêter et rêver.
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